On y retrouve l'éminent critique américain Robert Parker, qui a imposé sur le marché, avec l'oenologue français Michel Rolland, des vins jeunes et boisés, encourageant nombre de grands crus à s'aligner sur ses goûts, en particulier Mouton-Rothschild, dont l'un des représentants vante la conservation en barriques neuves qui "donne un goût d'amande, de grillé, de fumé". Parker avoue que la hiérarchie qu'il a mise en place avec la revue Wine Spectator "a permis aux grands crus d'être vendus plus cher que les premiers crus ou que les vins d'appellation "village". Je m'en fous, dit-il avec une certaine arrogance, si une famille fait du vin depuis deux cents ans, si elle possède cinq putains de châteaux... Ce qui m'importe, c'est ce qu'il y a dans la bouteille et ce que j'en pense !"

Adeptes eux aussi d'un vin jeune, concentré, les rédacteurs de Wine Spectator (fiers d'avoir deux millions de lecteurs dans le monde) acquiescent : "Nous sommes la plus grande compagnie de consultation oenologique aux Etats-Unis. On a compris comment faire des vins bien notés, et on a les médias américains derrière nous."

Neal Rosenthal, importateur et adversaire de la "vanillisation" du vin, dénonce lui ce qu'il appelle la corruption du vin par le "maquillage" : "C'est pire que la chirurgie esthétique. Quand t'as foutu le vin dans du bois neuf, il perd son âme ! Ce n'est pas un combat entre tradition et modernité, mais entre résistants et collaborateurs !"

Les résistants sont Aimé Guibert, viticulteur du Languedoc, qui défend "le mystère, la musique intérieure" d'un vin du terroir et s'oppose au "goût dominant" ("Un vin qui mérite 19 sur 20, c'est une abominable connerie, ça n'existe pas ! Le goût ; c'est notre patrimoine !"), Yvonne Hegoburu, qui s'acharne à façonner un jurançon sans herbicides ni pesticides, ou Hubert de Montille, un Bourguignon qui tonne contre les "vins qui bluffent", qui ont le goût de Coca-Cola. On apprend que ce dernier a fait un procès à Parker.

En complément de ce coffret revigorant, il faut lire Du goût des pierres, le petit livre de J. Camille Goy consacré au vigneron Marcel Lapierre et paru aux éditions Jean-Paul Rocher : une ode aux poètes de la vigne.

Par Jean-Luc Douin

Source : http://www.lemonde.fr